Il y a des dates qui marquent un avant et un après. Pour moi, c'est le 12 janvier 2013. Le jour où j'ai perdu mon père. Le jour où, sans le savoir, ma vocation a commencé à prendre racine.
Je venais de finir mes examens à la maîtrise pour devenir professeur d'anglais. Je vivais dans un appartement étudiant en colocation, je faisais la fête et je n'avais pas trop la tête aux études. Je savais déjà que je n'allais pas exercer ce métier. Je ne voulais pas que ma vie se termine là. J'avais encore le goût du voyage, j'avais vingt-trois ans, je ne me sentais pas de me stabiliser et d'entamer une carrière pour les quarante prochaines années.
Alors j'ai fait mes recherches et je suis tombée sur le PVT, le permis vacances-travail. Parmi les destinations possibles, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Brésil, le Chili, il y avait le Canada. C'est lui que j'ai choisi. Ou plutôt, c'est lui qui m'a choisie. J'écoutais déjà de la musique québécoise alternative, je regardais une sitcom montréalaise, je faisais du théâtre d'impro, originaire de la Belle Province. Alors, sans savoir ce que j'allais y faire, Montréal deviendrait le berceau pour recommencer une nouvelle vie.
La lettre d'invitation à venir travailler au Québec est arrivée dans ma boîte d'e-mail le jour où mon père est décédé.
Un mystérieux appel de ma tante, un samedi matin, alors que je suis sous la douche. Je n'avais pas prévu de rentrer chez mes parents ce week-end-là. J'habitais dans la grande ville étudiante la plus proche, à moins d'une heure. Je prends le message vocal en sortant de la douche. Elle m'annonce que mon père a eu un accident et que ce serait mieux que je rentre. J'essaye de la rappeler, ça ne répond pas. C'est mieux ainsi. Je prends mes affaires et la route.
Sans penser une seule seconde que le pire aurait pu arriver.
... Vraiment ?
Rewind deux semaines auparavant. Sur le pas de la porte entre la cuisine et l'arrière-cuisine, en laçant mes chaussures et en jetant un regard vers mon père avant de quitter la maison familiale et retourner dans mes pénates estudiantines, une voix me dit que ce sera la dernière fois que je le verrai. Je n'entends pas, ou ne veux pas entendre. Mais je m'en souviendrai le temps venu. Premier signe : la clair-audience.
La semaine de son décès, je lis un livre de Frédéric Lenoir sur le bonheur qui comporte un chapitre sur le deuil. Deuxième signe : la synchronicité. Puis, une ou deux nuits avant, je rêve qu'il meurt. Troisième signe : le rêve prémonitoire.
Je crois que la vie a eu une façon bien particulière de me préparer à dire adieu à celui que j'aimais.
Mon père, je le voyais souffrir depuis une bonne année, suite à une opération des ligaments croisés à l'épaule gauche. Cet homme décidé pour qui le travail de plombier-chauffagiste était si important n'a pas su se reposer. Il trouvait du réconfort auprès d'une communauté locale dans laquelle il était très estimé. Il appréciait les bonnes choses de la vie, son verre de vin et la cigarette.
Mais un jour, alors qu'il remontait péniblement notre barque à réparer hors de l'eau, au mortier, pour la charger sur la remorque attachée au camion, son cœur lâcha. À un mois d'atteindre ses 52 ans, il tomba.
C'était rapide. C'était inattendu. C'était fini.
Les deux amis qui l'accompagnaient ont dû regretter la minute d'absence qu'ils ont prise pour saluer une connaissance. Mon père n'avait pas de temps à perdre. Il a choisi de continuer seul, coûte que coûte.
Une mort subite, soudaine, qui coupe net le flot de tout. Un village entier perd un artisan dévoué, un ami, une figure reconnue pour son humour, sa bonhomie et ses colères noires si on le faisait sortir de ses gonds. Certains ont reçu des coups de pieds dans le derrière dont ils se souviendront toute leur vie !
Inattendue pour le reste du monde. Une conséquence inévitable pour moi, au regard de tous les signes avant-coureurs. Et de sa blessure qui n'a jamais pu guérir.
En écoutant The Clash dans ma Mégane Renault, le chemin du retour vers mon village natal m'a semblé étrangement libérateur. Je pensais à mille-et-une choses. Mon inconscient me protégeait peut-être, me permettant de garder le contrôle de mon véhicule.
C'est drôle. Je n'ai pas envisagé une seule fois la possibilité de la mort de mon père sur ce trajet. Même ma coloc me demandait en partant : « Tu penses que c'est grave ? » Et moi de répondre : « Je ne sais pas. »
Quand j'arrive chez ma tante et que je sonne à la porte d'une maison vide, mon cœur se met à battre un peu plus vite. La possibilité est là, je le réalise soudainement. Je roule à toute vitesse pour me rendre chez mes parents où sont déjà stationnées plusieurs autos. Là, je sais. Et quand mes voisins sortent en pleurant en me disant qu'ils sont désolés, je n'ai plus besoin de confirmation.
J'arrive au milieu d'un salon rempli de visages consternés. Ma tante rassemble toutes ses forces dans ses bras pour m'annoncer l'inévitable. Ma mère, désemparée, passe son temps à monter et descendre l'escalier, comme si on pouvait remonter le temps et le ramener avec nous une fois le dernier palier atteint. Si seulement...
Le 12 janvier 2013, sur les coups de 11h, rien ne serait plus pareil.
Je venais de perdre un pilier. Celui qui savait me réconforter. Celui qui avait des phrases parfois dures, incisives, mais remplies de sagesse. Des phrases qu'on ne peut oublier et qui résonnent encore dans ma tête.
Mon père. Inaccessible et charismatique. Un farceur attachant et une personne néanmoins énigmatique, ou imprévisible, comme dirait ma mère. Oui, il avait pris très tôt le poids de ses responsabilités et de sa famille. Un homme imparfait qui avait des manières parfois maladroites de montrer son affection.
J'ai eu la sensation de prendre son relais en proposant à tout ce monde en pleurs le salvateur café. Pas dans le sens où il ramènerait mon père, mais il viendrait nous rassembler autour de la bienheureuse tasse remplie du liquide fumant, nous rappelant la chance que nous avions d'être bien vivants, ensemble.
Le passage aux pompes funèbres avec ma mère et mon frère laissa une empreinte vive dans ma mémoire. Pour une fraction de seconde, il me fut donné de croire que mon père allait revenir, que tout cela n'était qu'une farce sans saveur.
L'espoir insufflé par le conseiller, mêlé à la réalisation de l'inéluctable qui en découlait, furent parmi les émotions les plus paradoxales que je pus vivre en l'espace du même instant. Je venais vraiment de comprendre l'ampleur de la situation. Le monde extérieur venait confirmer la réalité dans sa plus pure brutalité, d'une beauté intouchable, invitant au soulagement le plus singulier, une réalité émanant malgré nous, en monstrueuse arabesque, volute de brume crainte de ceux qui restent. Une réalité qui n'appartenait déjà plus au cercle intime...
Un avis de décès allait être publié. Nous devions maintenant choisir un cercueil.
Cette rencontre tissée de bienveillance et de professionalisme humble venait contribuer silencieusement à ensemencer ma vocation.
Il était entendu que mon père serait enterré auprès de ses parents, dans le lot familial au cimetière. Et j'allais chanter pour lui rendre hommage.
La dernière fois, et l'une des rares fois, où je l'ai vu pleurer, c'était quand j'ai chanté lors des cinquante ans surprise de ma mère. Ce fut aussi le dernier rassemblement familial, sans qu'on le sache.
J'étais fière qu'il soit fier de moi. Je me sentais vue à travers son regard aimant.
Encore aujourd'hui, au cœur des sessions de soins que j'offre, la voix est un incontournable médium entre les mondes, subtil et physique. Ses larmes étaient le signal qu'il y avait là quelque chose de beau que je savais faire.
Et pourtant, j'ai vécu ces moments de rites funéraires en famille de manière presque irréelle, un peu comme si ce n'était pas en train de m'arriver à moi.
Il a neigé les quelques jours où le corps de mon père était exposé au salon, comme pour purifier son cheminement vers l'ailleurs, comme pour nous nettoyer au passage. Comme pour me préparer au grand voyage vers le pays de l'hiver, selon Félix Leclerc, un an plus tard.
Un an plus tard, quasiment jour pour jour, j'allais quitter ma chère Bretagne pour repartir à zéro. Devenir quelqu'un d'autre et, ultimement, revenir à moi-même.
Petit à petit, je reprends le chemin de la maison, de mes racines. Un cycle qui se termine, un autre qui débute. Nos existences se frôlent, des vérités naissent en temps voulu alors que se laissent mourir les illusions obsolètes.
Mon père est mort, car même les géants doivent mourir un jour.
Je n'ai pas accompagné mon papa dans son passage. Du moins, pas comme je le fais aujourd'hui, en tant que thanadoula.
C'est plutôt lui qui m'a accompagnée. C'est lui qui m'a montré le chemin du deuil, le pas sage, pour que je puisse le marcher, avant même son décès et après, par sa présence, autrement. Entretemps, ma vie en jachère, une quête de soi initiatique en mode transatlantique. Merci Papa pour ce que tu me laisses, précieux héritage du sang et du cœur. Treize ans plus tard, la graine a germé.
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