On sait que le 14 février, c'est la Saint-Valentin, connue pour être la fête des amoureux. C'est aussi l'anniversaire de mon père.
Cette année, je l'ai fêté en Martinique, dans les Antilles françaises, chez mon frère, avec mon conjoint à mes côtés. Deux semaines à l'autre bout du monde pour retrouver ceux qu'on aime, ceux qui sont là, et honorer ceux qui ne le sont plus.
Le jour de l'anniversaire de Papa, mon frère et moi étions réunis pour une bonne partie de la journée, juste tous les deux. Nous avons parlé de lui. De ce qu'il nous a laissé, de ce que nous portons encore, parfois sans le savoir. Certaines fidélités nous portent, d'autres finissent par peser. Cette conversation a ouvert quelque chose, comme un cycle qui doucement se referme pour laisser place à autre chose.
Le soir venu, nous avons allumé une bougie en sa mémoire auprès de sa photo. Je remercie pour ces profondes prises de conscience et ces confidences fraternelles, et pour ce voyage où l'amour s'est décliné sous toutes ses formes : celui qu'on porte aux vivants, celui qu'on garde pour les morts.
Madinina, ça veut dire "l'île aux fleurs", en créole. Et c'est vrai qu'ici, tout fleurit. Le mot qu'on a le plus utilisé pendant le séjour a probablement été "luxuriant".
Je me suis levée chaque jour avec le soleil, main dans la main avec mon amoureux, et nous rentrions le soir juste après qu'il soit couché, avec le droit au ciel qui s'embrase au-dessus des eaux caraïbes turquoise. En Martinique, le silence n'existe pas : les grenouilles, les criquets, les oies, les coqs, les poules, les chiens, tout se mêle en un chaos formidable et paradoxalement agréable. C'était notre trame sonore, celle qui berçait nos nuits.
Les gens du pays sont d'une générosité sans fin. J'ai eu la chance de recevoir énormément de cadeaux : en temps, en anecdotes de vie, en rhum. Punch coco, planteur... toutes les raisons sont bonnes pour prendre l'apéro en Martinique. La vie y est douce et se partage autour des récits, des chants, de la musique zouk, entre amis, entre voisins, entre générations.
Mon frère, après sept ans passés là-bas, commence à bien connaître les plantes du jardin créole. Il sait leurs vertus, les utilise en cuisine. Piments végétariens et cives fraîchement cueillies derrière chez lui. L'insulaire connaît la nature et fait de ses vertus ses alliées. C'est une façon de reprendre son pouvoir : se guérir par les plantes, concocter ses propres potions, en offrir aux invités. Je le regardais faire et je voyais notre père en lui, cette même façon de prendre soin, de nourrir, de transmettre. D'aimer.
La vie sensorielle en Martinique m'a marquée : chaque sens est sollicité en permanence. Les délices culinaires nous font saliver à chaque repas : accras de morue, thon mi-cuit, bananes plantain, légumes péyi, poulet boukané. Et tous ces fruits que la nature est si généreuse de donner, si sucrés, si mûrs en tout temps : mangue, carambole, cerise pays, prune de cythère, goyave, noix de coco... La Martinique nourrit comme une mère, abondante et sans compter.
Les parents d'un ami originaire de l'île nous ont confié que la mer est un médicament, qu'il est recommandé de s'y baigner au moins une fois par jour. Chose que j'ai appliquée religieusement pendant deux semaines, avec mon conjoint pour compagnon de snorkelling et d'émerveillement. Le sable est un massage de réflexologie sur le corps entier lorsqu'on ose s'y déposer, pour quelques heures ou la journée. J'ai saisi l'opportunité de le laisser agir en bonne et due forme, puisque le temps, chose étrange, semble passer à la fois vite et lentement, un paradoxe difficilement exprimable autrement que par l'expérience.
Mais la mort aussi se dépose en filigrane. À peu près une fois par jour, elle se rappelle à nous.
À la plage, il vaut mieux ne pas s'installer sous les cocotiers : si une noix venait à tomber sur la tête, ce serait la commotion cérébrale assurée, au minimum. Dans les rouleaux des vagues, enchanteresses et prometteuses dans les eaux chaudes, garder à l'esprit que le courant peut emporter au large. Le soleil brûle fort au milieu de la journée, c'est bon de savoir s'en protéger et connaître les zones d'ombre pour ne pas abîmer l'épiderme. J'ai été piquée par une méduse et j'ai fait une réaction allergique mineure, mais il peut arriver pour d'autres de devoir se rendre à l'hôpital. Le dachine, légume-racine tropical, il faut le cuire adéquatement, sinon c'est poison. Sur les routes, moult virages en épingles, montées, descentes : le paysage martiniquais est tout en relief et la conduite y est téméraire. Le dernier exemple me fait frissonner : quelque part dans les hautes herbes circulent des serpents au venin mortel. Ouf, nous ne les avons pas croisés. Le jardinier de mon frère, lui oui, et il n'en est pas revenu.
La mort est toujours là, en suspens, à nous rappeler que la vie est précieuse et que tout est question de jauge. L'excès, ou le manque, peut conduire de l'autre côté. Et ça peut aller vite.
Les cimetières martiniquais ressemblent à des petits mausolées où toute la famille est enterrée ensemble, après avoir vécu ensemble dans des maisons intergénérationnelles, sur des lots partagés où les oncles et les cousins sont aussi les voisins. Lors de mon premier séjour en 2022, j'en avais visité un. L'impression de temples érigés pour être sûrs de ne pas oublier. Très "encombrés" : beaucoup de photos, de fleurs. Comme si tout cela restait vivant, comme si les morts continuaient de faire partie de la famille, assis à table avec les autres, invisibles mais présents.
On parle des ancêtres ici, des hommes que l'on a aimés et qui sont décédés. La mort est là, dans nos assiettes, apprêtée en mets et appréciée par tous, touristes ou locaux. Elle n'est pas cachée, pas honteuse. Elle fait partie du repas, du quotidien, de la conversation.
Comme le temps qui s'étend et à la fois se contracte, la distance subit un phénomène inédit et ne se compte pas en kilomètres, mais en minutes. On ne sait jamais de quoi la journée sera faite lorsque nous prenons le petit déjeuner tous les trois : c'est la surprise ! Il ne faut pas être pressé. Ici, on prend son temps. Ça défie nos repères d'occidentaux au quotidien rempli et ordonné.
Les gens y sont religieux, très. Leur vie est rythmée par le Carême et la saison sèche, qui laissera ensuite place à l'hivernage (pluies fortes). Deux saisons, pas quatre. Nous avons été sensibilisés au passé colonial et esclavagiste de l'île, au métissage qui en a résulté. Un pays de paradoxes où l'on vit fort, où l'amour se dit en créole, où la mort se fête en famille, où le sucré et le pimenté se mélangent dans le même plat. Comme l'autre versant d'un volcan endormi depuis des années, le contraste permet l'imprévisibilité. C'est parce que la vie est vive ici, infiniment vibrante, qu'elle englobe la mort à part entière.
Et moi, entre mon frère qui porte l'héritage de notre père, mon conjoint qui partage mes vagues, et Mada qui m'a rappelé que la mort n'est que l'envers de l'amour, je suis rentrée au pays de l'hiver profondément touchée d'avoir pu accéder à tant de beauté.
Merci et au revoir, péyi a pi dous.
Un deuil à traverser, un hommage à rendre ?
Je vous accompagne dans ces passages de vie avec douceur et présence.
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